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11 novembre 2012

La Confusion Des Sentiments ( S.Zweig ) - Les Sentiments de la Confusion ou bien Le Sentier du Nihilisme.

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(Michel REYES: "Le Plateau des Poètes",acryl/S/toile & 0,92cmx0,74cm)


...Intro mezzoLa Confusion Des Sentiments n’est pas écrit sous forme de journal, mais c'est une longue évocation rétrospective. Mais de quoi?...

Le pitsh: l’auteur ayant reçu de ses étudiants et collègues un livre d'hommage à l'occasion de son soixantième anniversaire, un vieux professeur de philologie* constate qu'il y manque une expérience vécue dans sa jeunesse, celle précisément qui fut déterminante pour sa vie entière.

- Dans ce récit à la première personne, le "je" est celui de Roland, le jeune homme de 19 ans que le narrateur était à une époque désormais lointaine et qu'il s'efforce, aujourd'hui, de retrouver. L'étudiant d'alors, tout en essayant d'analyser à quoi est dû le magnétisme de son professeur de philologie, se laisse vite gagner par un sentiment passionné, où se mêlent un enthousiasme juvénile et une admiration presque filiale, et qui grandit de jour en jour jusqu'à friser l'idolâtrie.

* La philologie est l'étude de la linguistique historique à partir de documents écrits. Elle vise à rétablir le contenu original de textes connus par plusieurs sources, c’est-à-dire à choisir le meilleur texte possible à partir de manuscrits, d'éditions imprimées ou d'autres sources disponibles (citations par d’autres auteurs, voire graffitis anciens.) (wikiped)

( Et à partir de là, j’ouvre une parenthèse sur la projection d’un film de la fin du XXème siècle :  pour une partie, on va retomber sur le thème du «Cercle des Poètes Disparus»...avec l’imbuvable Robin Williams, qui pose son jeu de charcutier du cinéma, d’idiot éclairé de la pédagogie jusqu’à son autre film qui tombe dans l’apothéose : «Au-delà de Nos Rêves»,une ode de vulgarité, de vulgarisme à la Peinture, d’une incompréhension totale du sujet, etc...il s’agit bien du même hurluberlu qui se propose, en clef de plombier, de desserrer tous les liens qui mènent à la philosophie, la poésie, la pédagogie. Un grand élan démagogique représente cet individu qui ne sait pas qui il est, ni ce qu’il fait au travers de mimiques affables, demi-souriant jusqu’à son redressement d’acteur plutôt inquiétant mais beaucoup plus explicite dans le film «photo obsession» ou il incarne une sorte de héros effacé des usa comme il y en a des millions dans les démocraties soi-disant modernes et dont la solitude va développer des pathologies inquiétantes jusqu’à s’approprier une famille comme la sienne rien que par le truchement des images-photos ...) 

Le héros : Face à cette demande affective le professeur a un comportement tout à fait imprévisible. Tantôt il le laisse avec tendresse s'approcher de lui, parfois il le repousse avec irritation. Cette continuelle " douche froide " est ressentie par le disciple de façon très douloureuse. Elle le pousse naturellement à interpréter toutes les réactions de cet homme qui, sans conteste, est pour lui une figure paternelle. Et la conclusion à laquelle il aboutit toujours est qu'il est rejeté. L'angoisse profonde qu'il éprouve alors peut être comprise comme un mécanisme de défense contre la colère suscitée par l'injustice. Mais en même temps il aime son purgatoire. Une relation masochiste s’installe.

Mais...

Malgré l'état de détresse et d'extrême confusion psychique où il se trouve, le héros commence peu à peu à concevoir des soupçons - et le lecteur avec lui, sur cet homme solitaire et énigmatique qui se dérobe perpétuellement. Et, en même temps que la souffrance, grandit aussi la certitude que cet homme cache un secret. Ce secret sera révélé à la fin, à huis clos, au crépuscule, dans la pénombre et donc, on pense ici inévitablement à la cure psychanalytique - de façon que l'échange se fasse exclusivement par la parole.

L’œuvre : Cette œuvre est très forte et très émouvante, où l'attachement passionné et douloureux d'un être jeune pour un être d'âge mûr est montré à travers un double regard, celui du narrateur présent (qui a vieilli) et celui de l'acteur passé (avec son regard jeune et naïf). Un jouvenceau comme on en fait plus...

Ce roman, le plus célèbre de Zweig traite du problème le plus crucial de la psychanalyse: celui du transfert.

Alors même que Freud et Ferenczi entretenaient une correspondance fort tapageuse à ce sujet, sans trouver un accord, Zweig, lui, y a vu le motif d'un roman émouvant et a d'emblée senti le problème en le nommant La Confusion des Sentiments.

Ses nouvelles se prêtent d'autant plus à une diffusion internationale qu'elles sont par vocation, universelles. Elles mettent en scène des individus ordinaires, dans des situations ordinaires, que seul un suspense intérieur transforme en situation extraordinaires. Il s'en dégage cette " essence filtrée ", si difficile à décrire, mais que sait reconnaître un vaste cercle de lecteur et plus encore, de lectrices. Une petite musique sur fond de fable éternelle. Le déchirement sentimental a un fort visuel théâtral.

Comique : S'il y a problème, c'est bien pour ça : c'est qu'il y a confusion de sentiments. Cette passion qui soulève le jeune homme et le précipite à l'étude, cet amour invigorant, c'est le transfert. C'est ainsi qu'est transitoirement aimé le psychanalyste, dans la situation, disait Lacan, de supposé savoir. L'amour de transfert vécu dans cette confusion de sentiments est forcément vécu sans analyse : il explose donc avec force.

Roland est un être impétueux, la force fascinante qui se dégage de son professeur lorsqu'il s'enflamme pour son cours, le jette dans l'ivresse et le ravissement. Il est brûlant de respect pour cet homme pour lequel il éprouve une véritable passion de l'esprit. Zweig écrit :  " Je ne voyais en lui qu'un être toujours sublime, dégagé de toutes les vulgarités matérielles, en sa qualité de messager du verbe, de réceptacle de l'esprit créateur ".

La confusion des sentiments nous démontre aussi l'importance de la place du secret dans une vie humaine.

La nouvelle raconte l'histoire ambiguë, délicate, du jeune homme et de son professeur, un spécialiste du théâtre élisabéthain, dont l'homosexualité, improbable, est d'abord suggérée et seulement à la fin clairement dévoilée. Tout au long du roman Roland sent chez cet homme qu'il admire la présence d'un secret qui le trouble. Il sent chez lui la présence d'une douleur cachée. Zweig écrit " Rien ne touche aussi puissamment l'esprit d'un jeune homme qu'une douleur grave et virile. Dans l'excès de ses forces vives, la jeunesse aspire au tragique, et elle permet volontiers à la mélancolie de sucer doucement son sang encore novice. De là vient aussi que la jeunesse est éternellement prête pour le danger et qu'elle tend, en esprit, une main fraternelle à chaque souffrance. ". Et encore p. 170 " L'homme qui sait n'éprouve pas de joie égale à celle qu'on trouve dans l'ombre, de frisson aussi puissant que celui que glace le danger et, pour lui, aucune souffrance n'est plus sacrée que celle qui par pudeur n'ose pas se manifester ".

Zweig, qui n'a pas craint de choisir un sujet ô combien tabou en ce premier tiers du siècle, peint l'attraction réciproque des deux hommes, naïve et sans la conscience du péché de la part de Roland, plus perverse et plus douloureuse chez le professeur.

Le drame se noue selon une progression implacable, et dans une atmosphère de plus en plus pesante, de plus en plus étouffante, avec des tentatives de fuite, des jeux de masques et des dissimulations, en présence d'une femme chaleureuse et piquante - la jeune épouse du professeur.

Les nouvelles de Stefan Zweig ont pour décor la nuit ou la tombée du soir. Officiant autour d'un secret long et douloureux à porter à la lumière, elles baignent dans une pénombre plus propice aux confessions intimes que la clarté du jour, et reflet des zone obscures de la conscience où sont enfouis les mystères. La délivrance des héros de Zweig, par l'aveu du secret, a toujours lieu grâce à cette lumière plus ou moins obscure ou tamisée, qui évoque celle des confessionnaux ou des cabinets de psychanalyse. 

L'humanité que décrit Stefan Zweig hésite entre deux mondes antagonistes et complémentaires. Et c'est cette souffrance à ne pouvoir vivre dans l'unité, c'est ce combat pour réconcilier en soi la lumière et le mystère, qui font l'originalité de ses nouvelles.

L'essentiel pour Zweig est d'oser descendre, ainsi qu'il l'écrira avec ferveur dans La confusion des sentiments " dans les caveaux, dans les cavernes profondes et dans les cloaques du cœur où s'agitent, en lançant des lueurs phosphorescentes , les bêtes dangereuses et véritables de la passion, s'accouplant et se déchirant dans l'ombre, sous toutes les formes de l'entremêlement le plus fantastique ".

On sent chez tous les héros de Zweig la présence d'une dualité qu'il avouait pour lui-même. Freud, refusant le terme, lui préférait le mot "ambivalence". Cette profonde dualité, qui semble être le secret même de Zweig marque profondément tous ses personnages, fonde leur personnalité et orchestre toute son œuvre. Œuvre dans laquelle il s'y laisse deviner, avec ses angoisses, ses faiblesses, ses vertiges et ses tentations.

Pour La Confusion des sentiments, Freud s'émerveille de l'aptitude du style de Zweig à rendre présent un interdit, sans la moindre explication ou pseudo-théorie. Son style se caractérise à la fois par un audace tranquille dans le choix du sujet, par la très grande pudeur de la narration et par l'absence totale de thèse explicite concernant la sexualité. C'est une vraie originalité pour l'époque ! Freud d'ailleurs félicitait chaleureusement Zweig d'avoir su dans La confusion des sentiments rendre présent ce douloureux problème sans s'aventurer dans l'interprétation : d'avoir su montrer un tabou avec toute la complexité du phénomène, sans gâcher ni son art, ni la vérité, sans bousillage idéologique. Zweig connaît la valeur de la mesure en toute chose ; il reste " bien élevé". Concernant la sexualité, Zweig trouve un style expressif, mais toujours "courtois" : il sait comme personne évoquer des réalités troublantes, mais sans exercer jamais de violence sur son lecteur.

Freud ne s'y est pas trompé. L'écriture des nouvelles de Zweig est digne d'être psychanalysée. Zweig se délivre de ses démons en écrivant, comme d'autres en venant parler sur son divan. A propos de La Confusion des sentiments Freud a écrit " La nature humaine est bisexuelle. Cette démonstration se fait chez Zweig avec tant d'art, de franchise et d'amour du vrai, elle est si libre de tout mensonge et de toute sentimentalité propre à notre époque que je reconnais volontiers ne rien pouvoir m'imaginer plus réussi".

Zweig, qui admire les esprits positifs, constructeurs, puissants, est un artiste fragile, douloureux, et chez qui la sensibilité prime largement l'intelligence ou la raison. Dans sa manière d'écrire, le feu court à travers les mots, les phrases. Sa prose n'est pas paisible ni sage. Elle est hypersensible, émue, elle suit l'inspiration, le rythme ou plutôt l'arythmie de son cœur. Elle est passionnée, exaltée, et finalement domptée dans la douleur.

Zweig n'est pas un introspectif, il cache ses démons dans son œuvre, comme le plus sur moyen de les juguler, de les enfouir encore plus profond, là où les abîmes les absorbent jusqu'à ce point de la conscience où on ne les ressent plus, mais où ils continuent leur travail de sape, efficace et terriblement destructeur.

Sa pudeur le gêne, comme son éducation. Il se regarde rarement dans le miroir, mais plutôt à travers d'autres personnages qui lui renvoient une image fraternelle et fragmentée, comme un morceau de lui-même.

A Jules Romain, son ami il confie " Je suis au fond un homme terriblement passionné, en proie à toutes sortes de sentiments violents. Je n'arrive qu'à force de maîtrise à un comportement plus ou moins sensé ". 

Ses conflits sont violents, et le plus souvent refoulés - un terme qui, il le sait, est une des clés de la démarche freudienne.

Il souffre de tant d'inhibitions qu'il ne s'exprime que dans le secret. Il y a en lui une vraie dualité, dont il a conscience mais qu'il ne peut résoudre. Passionné, enthousiaste, et d'une sensibilité exacerbée, il jugule ses élans, passe ses désirs à l'eau froide et offre aux gens qui le croisent la vision impeccable, tirée à quatre épingles, d'un gentleman un peu pincé, très comme il faut, dont la vie et le mœurs, la pensée, les actes et la morales sont forcément irréprochables.

Son histoire suffit à illustrer son drame. Il torture sans exception ses personnages de fiction. Dans le monde opaque et moite de ses nouvelles, chaque individu est un martyr qui porte en son sein son propre bourreau. Le secret n'est pas accessoire, il est la clé.

Chacun de ses personnages se débat avec ce quelque chose, inavoué, informulé, enfoui au plus profond de lui où il croit l'avoir oublié, mais qui un jour remonte à la surface, menaçant un équilibre précaire.

La passion est au cœur de son œuvre, la passion vécue comme une force obscure et irrépressible.

Amok, désigne en dialecte malais, une espèce d'ivresse qui s'empare d'un individu avec la violence de la foudre, et le rend fou furieux. Pour Zweig, l'amok est un type d'homme ou de femme, possédé par une passion. Une force obscure et dangereuse lui fait perdre la raison et le contrôle de soi, et le pousse à agir selon d'autres lois, souterraines et dangereuses. A noter qu’il y aura toujours un amok dans chacune de ses nouvelles, l'amok est le personnage zweigien par excellence, celui qui a rendu les armes au démon. 

Comment expliquer le succès des livres de Stefan Zweig ?Il est un écrivain concis et efficace. Tous ses ouvrages sont brefs. Il écrit en homme pressé, réussissant à ne dire que l'essentiel sans sécher le récit. La poésie, le charme donnent de l'ampleur au texte les plus courts ; si ses livres sont minces, ils ont de la chair. Moderne pour son époque (1927), la concision de Zweig est sans doute ce qui lui a gardé tant de lecteurs aujourd'hui. Pour un contemporain qui aime la pluralité des nourritures culturelles et souffre à se concentrer longtemps, Zweig est l'auteur qui s’en libère le plus, et de lui-même, paradoxalement. En filigrane est proposée l’étude pointilleuse de SHAKESPEARE, l’écrivain du doute,des ectoplasmes,des apparitions et de tout un esprit du 19ème siècle. 

Le dénouement :...La fin est cette levée de rideau abrupte ou les choses se déroulent rapidement comme si on voulait l’oublier alors que le récit s’est appesanti sur un suspens, un mystère autour de l’homosexualité (caché, pour l’époque...) qui de nos jours, feraient pas grand cas, ce serait même la norme : Frédéric MITTERAND a été ministre de la Culture, Lang aussi, Delanoë est maire de Paris, le show-biz, la mode, le luxe regorge de cet état de fait...On parle du mariage gay, de l’adoption, etc...Au contraire, le couple hétéro est montré du doigt comme ringard, obsolète, d’un archaïsme et d’un chauvinisme baptisé de «franchouillard» pour les nationalistes attachés à la famille et les traditions.

...Finalement Zweig,atteint d'une longue maladie,s’est suicidé à l'âge de 60 ans. Fin de partie.

Michel REYES,le 11/11/2012(texte et peinture :"Le Plateau des Poètes",acryl/S/toile & 0,92cmx0,74cm)

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